La jeunesse guinéenne occupe aujourd’hui une place incontournable dans l’espace public. Numériquement majoritaire, socialement visible et politiquement interpellante, elle s’impose comme une voix centrale dans les débats nationaux.
À travers les réseaux sociaux, les mouvements citoyens, les cercles culturels et les discussions politiques, elle exprime ses frustrations, ses colères mais aussi ses aspirations. Cette omniprésence soulève cependant une interrogation essentielle : 𝙡𝙖 𝙟𝙚𝙪𝙣𝙚𝙨𝙨𝙚 𝙜𝙪𝙞𝙣é𝙚𝙣𝙣𝙚 𝙚𝙨𝙩-𝙚𝙡𝙡𝙚 𝙧é𝙚𝙡𝙡𝙚𝙢𝙚𝙣𝙩 𝙪𝙣 𝙢𝙤𝙩𝙚𝙪𝙧 𝙙𝙚 𝙥𝙧𝙤𝙜𝙧è𝙨 𝙤𝙪 𝙨𝙚 𝙘𝙤𝙣𝙩𝙚𝙣𝙩𝙚-𝙩-𝙚𝙡𝙡𝙚 𝙙’𝙪𝙣𝙚 𝙘𝙧𝙞𝙩𝙞𝙦𝙪𝙚 𝙥𝙚𝙧𝙢𝙖𝙣𝙚𝙣𝙩𝙚 𝙨𝙖𝙣𝙨 𝙙é𝙗𝙤𝙪𝙘𝙝é 𝙘𝙤𝙣𝙘𝙧𝙚𝙩 ?
Il serait réducteur de nier le potentiel transformateur de la jeunesse. Dans un pays marqué par des décennies de crises politiques, économiques et sociales, les jeunes incarnent l’énergie du renouveau.
Connectés au monde, exposés à d’autres modèles de gouvernance et de développement, ils portent une vision plus ouverte, plus exigeante et souvent plus audacieuse de la société. Leur refus de la résignation face au chômage, à l’injustice sociale, à la corruption et à l’exclusion traduit une conscience citoyenne en construction.
En ce sens, leur capacité à dénoncer, à questionner et à interpeller le pouvoir est une preuve de vitalité démocratique. Une jeunesse silencieuse serait le signe d’une nation fatiguée ; une jeunesse critique, celui d’une nation encore vivante.
Cependant, cette posture critique, si elle est nécessaire, révèle aussi des failles profondes. La contestation juvénile se limite trop souvent à une réaction émotionnelle, amplifiée par l’immédiateté des réseaux sociaux.
L’indignation devient virale, mais éphémère ; les mots sont percutants, mais rarement suivis d’une réflexion structurée. La dénonciation se transforme parfois en règlement de comptes, en discours accusateur sans diagnostic précis ni proposition alternative.
Cette dynamique fragilise la crédibilité de la jeunesse et alimente l’idée d’une génération experte en critique mais démunie face à la construction.
Le danger n’est pas la critique en elle-même, mais l’absence de vision et de méthode. Critiquer sans proposer, c’est risquer de reproduire le même vide que l’on reproche aux dirigeants.
Le progrès ne naît pas de la colère brute, mais de sa transformation en projet collectif. Or, cette mutation exige de la discipline, de la formation, du sens de l’organisation et une compréhension réelle des mécanismes économiques, sociaux et politiques.
La jeunesse guinéenne est ainsi confrontée à un défi majeur : passer du rôle de dénonciateur à celui d’acteur du changement.
Ce passage à l’action suppose un engagement concret dans des domaines clés : l’entrepreneuriat comme réponse partielle au chômage, la participation citoyenne pour renforcer la gouvernance locale, l’innovation sociale pour pallier les insuffisances de l’État, et l’investissement dans l’éducation et la culture comme leviers de transformation durable.
Il ne s’agit pas d’abandonner la critique, mais de l’accompagner de solutions réalistes, adaptées au contexte guinéen et portées par une volonté collective.
Toutefois, il serait injuste et intellectuellement malhonnête de généraliser. Une partie de la jeunesse guinéenne agit déjà, souvent dans l’ombre et sans reconnaissance médiatique.
Des associations communautaires œuvrent pour l’éducation et la cohésion sociale ; des jeunes entrepreneurs créent des activités malgré des conditions difficiles ; des médias citoyens émergent pour informer autrement ; des initiatives culturelles redonnent sens à l’identité et à l’engagement.
Ces expériences prouvent que la jeunesse n’est pas qu’une voix critique, mais aussi une force silencieuse de construction.
𝐄𝐧 𝐝é𝐟𝐢𝐧𝐢𝐭𝐢𝐯𝐞, la jeunesse guinéenne se trouve à un tournant historique. Elle peut rester une conscience critique stérile, enfermée dans la dénonciation permanente, ou devenir une puissance de progrès capable de proposer, d’agir et d’assumer ses responsabilités.
L’avenir de la Guinée dépend largement de cette capacité à conjuguer lucidité et action, indignation et organisation, liberté de parole et devoir de construction.

𝐂𝐫𝐢𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞𝐫 𝐞𝐬𝐭 𝐮𝐧 𝐝𝐫𝐨𝐢𝐭 𝐟𝐨𝐧𝐝𝐚𝐦𝐞𝐧𝐭𝐚𝐥 ; 𝐜𝐨𝐧𝐬𝐭𝐫𝐮𝐢𝐫𝐞 𝐞𝐬𝐭 𝐮𝐧𝐞 𝐞𝐱𝐢𝐠𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐡𝐢𝐬𝐭𝐨𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞.
Par Lansana Daffé



