Dans les années 1970, l’essentiel des revenus des populations guinéennes provenait des activités agricoles, de l’élevage, de la pêche et du commerce local.
Aujourd’hui, malgré un sous-sol parmi les plus riches du continent africain, la Guinée demeure l’un des pays les moins avancés au monde.
Son faible indice de développement humain (IDH) contraste cruellement avec l’abondance de ses ressources naturelles. Ce paradoxe constitue l’une des illustrations les plus frappantes de la malédiction des ressources, aggravée par une gouvernance défaillante depuis la disparition du Président Ahmed Sékou Touré.
La Guinée est souvent qualifiée de « scandale géologique ». Elle possède les plus importantes réserves mondiales de bauxite, estimées à plus de 40 milliards de tonnes, soit près d’un quart des réserves mondiales.
Elle dispose également d’immenses gisements de minerai de fer, notamment à Simandou, ainsi que d’importantes réserves d’or, de diamants et d’autres minerais stratégiques.
Pourtant, cette richesse exceptionnelle ne s’est jamais traduite par une amélioration significative des conditions de vie de la majorité des citoyens.
Le secteur minier est devenu le principal moteur de l’économie nationale. Toutefois, la valeur créée profite essentiellement aux grandes compagnies internationales et à une minorité de décideurs, tandis que les populations vivant dans les zones d’exploitation continuent de subir la pauvreté, le chômage, les déplacements forcés et les conséquences environnementales de l’exploitation intensive.
Face à cette réalité, de nombreux jeunes n’entrevoient plus d’avenir dans leur propre pays et choisissent l’exil. Ce phénomène ne résulte pas d’un manque de ressources, mais bien d’une répartition profondément inéquitable des richesses nationales.
La littérature économique reconnaît que les industries extractives peuvent constituer un levier de croissance. Néanmoins, l’expérience de nombreux pays démontre qu’aucune économie ne peut durablement se développer sans un secteur agricole performant.
La Guinée dispose d’un potentiel agricole exceptionnel avec environ 6,2 millions d’hectares de terres arables, dont à peine un quart est effectivement mis en valeur.
L’exploitation minière, à elle seule, ne saurait constituer un projet de société. Elle doit être pensée comme un instrument au service de la transformation économique, de l’industrialisation et du financement des secteurs productifs, porteurs de croissance, notamment l’agriculture, l’éducation, la santé et les infrastructures.
Lorsque l’on observe les préfectures de Mandiana, de Siguiri ou encore de Léro, où sont extraites chaque année des millions de tonnes de ressources naturelles, un constat s’impose : les populations locales continuent de vivre dans des conditions particulièrement précaires.
Les difficultés d’accès à l’eau potable, les problèmes sanitaires, la dégradation accélérée de l’environnement et la faiblesse des infrastructures interrogent profondément sur la capacité de l’État à faire respecter ses propres engagements.
À Gaoul, l’expansion rapide des activités minières a entraîné la perte de nombreuses terres agricoles, la dégradation des ressources en eau et de multiples conflits sociaux liés aux indemnisations jugées insuffisantes.
Plusieurs organisations nationales et internationales alertent régulièrement sur ces impacts environnementaux et humains.
Dans la sous-préfecture de Kintinian, à Siguiri, les populations assistent progressivement à la disparition de leurs terres cultivables sous l’effet de l’exploitation aurifère.
L’agriculture familiale recule, l’élevage est fragilisé, les ressources hydriques sont contaminées et l’insécurité progresse. Cette situation compromet durablement les perspectives de développement local.
En dépit de l’importance économique du secteur extractif, les emplois qualifiés occupés par les populations locales demeurent insuffisants. La sous-traitance locale reste limitée et les mécanismes de redistribution des revenus miniers peinent encore à produire des résultats visibles sur le terrain.
Pourtant, la Guinée dispose d’un Code minier relativement complet. Le véritable problème réside moins dans l’insuffisance des textes que dans leur application. Les exigences relatives à la protection de l’environnement, à la responsabilité sociale des entreprises, au contenu local et à la transparence doivent être appliquées avec beaucoup plus de rigueur afin que les ressources minières profitent réellement aux générations présentes et futures.
La richesse minérale ne constitue pas, à elle seule, une garantie de prospérité. L’histoire économique démontre que les nations qui ont réussi leur développement sont celles qui ont su transformer leurs ressources naturelles en capital humain, en infrastructures, en industrialisation et en innovation.
C’est précisément dans cette perspective que l’agriculture doit retrouver une place centrale dans la stratégie nationale de développement.
Grâce à son climat favorable, à l’abondance de ses ressources hydriques et à l’étendue de ses terres fertiles, la Guinée possède tous les atouts nécessaires pour atteindre progressivement l’autosuffisance alimentaire et devenir un véritable pôle agricole en Afrique de l’Ouest.
Les expériences agricoles menées durant les premières décennies de l’indépendance démontrent qu’une politique publique cohérente, fondée sur des investissements structurants, peut produire des résultats significatifs.
Si les moyens technologiques de l’époque permettaient déjà d’obtenir des performances encourageantes, les innovations actuelles offrent des perspectives encore plus prometteuses.
Aujourd’hui, il est indispensable de dépasser la logique politicienne pour privilégier des politiques publiques fondées sur des résultats mesurables.
La modernisation de l’agriculture, le développement des chaînes de valeur agroalimentaires, la mécanisation, l’irrigation, l’accès au financement, la recherche agronomique et la formation des producteurs doivent devenir des priorités nationales.
La véritable richesse d’un pays ne se mesure pas uniquement à la valeur de son sous-sol, mais surtout à sa capacité à transformer cette richesse en bien-être collectif.
Croire que les mines, à elles seules, permettront de sortir la Guinée de la pauvreté relève d’une illusion économique. En revanche, faire des revenus miniers un levier de financement d’une agriculture moderne, compétitive et durable constitue probablement la voie la plus sûre vers une croissance inclusive et un développement véritablement durable.
La Guinée ne manque ni de ressources, ni de potentiel. Ce qui lui fait encore défaut, c’est une gouvernance capable de transformer cette richesse naturelle en prospérité partagée.
L’autosuffisance alimentaire et le développement économique demeurent des objectifs parfaitement réalisables.
Ils exigent toutefois une vision de long terme, une gouvernance responsable, une application rigoureuse des lois et une volonté politique résolument tournée vers l’intérêt général plutôt que vers les intérêts particuliers. C’est à ce prix que la Guinée cessera enfin d’être victime de sa propre richesse.
Il convient enfin de saluer le Président Mamadi Doumbouya pour le courage et la vision dont il fait preuve ces derniers temps en engageant cette réflexion stratégique visant à amener systématiquement les sociétés minières opérant en Guinée à construire des raffineries sur le territoire national.

Dr. Karamo Kaba
Écrivain – Consultant- Enseignant
Tatakaba66@gmail.com




