« Des analphabètes qui ont la peau d’intellectuels. » C’est ainsi que Dr Morissanda Kouyaté a choisi de qualifier certains Guinéens qui, devant l’Assemblée nationale, ont affirmé que la Guinée exporte de l’électricité alors que, le pays n’en dispose pas suffisamment.
Une déclaration pour le moins surprenante, venant d’un ministre de la République, de surcroît chef de la diplomatie guinéenne.
Mais au-delà du caractère méprisant de cette formule, c’est surtout la conception du débat institutionnel qu’elle semble révéler qui mérite d’être interrogée.
Car, lorsqu’on décortique ces propos, une question s’impose : qui maîtrise réellement les règles du fonctionnement d’une République ? Celui qui exerce son droit de questionner, de contredire, de critiquer et de proposer au sein d’une institution, ou celui qui semble considérer ces interventions comme une marque d’ignorance ?
Il convient de rappeler une évidence que même les plus hautes fonctions de l’État ne devraient pas faire oublier : dans une République, les députés ne sont pas des applaudisseurs institutionnels.
Leur rôle ne consiste pas à reprendre systématiquement les arguments du gouvernement, encore moins à se transformer en relais de communication de l’exécutif.
Leur mission est précisément de questionner l’action publique, de demander des comptes, de confronter les déclarations officielles à la réalité, de soulever les contradictions et de formuler des propositions.
La contradiction n’est pas une trahison. La critique n’est pas une hostilité envers la Nation. Et le désaccord avec le gouvernement ne signifie nullement être contre son pays.
C’est justement tout le sens du débat parlementaire : permettre à des opinions différentes de s’exprimer, même lorsqu’elles dérangent ceux qui gouvernent.
Si des déclarations sont inexactes, contradictoires ou techniquement discutables, il appartient aux responsables gouvernementaux d’y apporter des réponses documentées, des explications techniques et des arguments vérifiables. La force d’un ministre ne réside pas dans sa capacité à rabaisser ceux qui le contredisent, mais dans son aptitude à convaincre par la pertinence de ses réponses.
Et c’est là que le propos de Dr Morissanda Kouyaté pose problème. Comment peut-on, en tant que membre du gouvernement, donner des leçons d’instruction tout en semblant méconnaître la place fondamentale de la contradiction dans le fonctionnement des institutions républicaines ?
À ce stade, l’expression « analphabètes qui ont la peau d’intellectuels » pourrait bien devenir un boomerang rhétorique.
Car si l’analphabétisme consiste à ne pas comprendre les mécanismes du débat institutionnel, alors cette accusation mérite d’abord d’être examinée à la lumière de celui qui l’a formulée.
Un ministre des Affaires étrangères devrait pourtant savoir que, dans les démocraties, la contradiction institutionnelle est une richesse, pas une menace.
Elle permet de corriger les erreurs, d’améliorer les décisions et de renforcer la redevabilité des gouvernants.
La République ne se construit pas dans l’unanimité forcée, ni dans le silence des représentants du peuple. Elle se construit dans le respect des institutions, la confrontation des idées et l’acceptation de la critique.
Dr Morissanda Kouyaté aurait donc tout intérêt à répondre aux arguments plutôt qu’à disqualifier ceux qui les portent.
Car, dans une République, on ne mesure pas la qualité d’un intellectuel à sa capacité à insulter ses contradicteurs, mais à sa compréhension des règles qui organisent la vie institutionnelle.
L’analphabétisme le plus préoccupant n’est peut-être pas celui qui se cache derrière une apparence d’intellectuel, mais celui qui consiste à oublier que la contradiction est l’un des fondements mêmes de la République.

Souleymane Kato Camara, journaliste




