Dans tous les pays du monde, la monnaie n’est pas seulement un outil d’échange. Elle est aussi un symbole de souveraineté, de crédibilité économique et de respect de l’État envers ses citoyens. Pourtant, en Guinée, il suffit parfois d’ouvrir son portefeuille pour constater une réalité inquiétante : billets sales, froissés, déchirés, griffonnés, recollés, parfois même suspects, circulent librement dans nos marchés, nos banques et nos commerces.
Cette situation est devenue si banale que beaucoup n’y prêtent même plus attention. Pourtant, elle révèle un problème plus profond : l’absence d’un véritable cadre légal régissant la qualité et la circulation physique des billets de banque dans notre pays.
La Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) émet notre monnaie, mais aucun texte spécifique ne semble imposer avec rigueur aux établissements financiers et aux acteurs économiques des obligations claires concernant le retrait des billets dégradés, leur remplacement ou encore les responsabilités liées à leur détérioration volontaire.
Le résultat est visible partout. Des citoyens se voient refuser certains billets dans les commerces à cause de leur mauvais état. Des vendeurs trient les billets selon leur apparence. Certains transporteurs imposent leurs propres critères d’acceptation. Et dans plusieurs cas, les billets les plus abîmés deviennent les plus difficiles à identifier, ouvrant ainsi un terrain favorable à la contrefaçon.
Or, une monnaie respectée commence d’abord par une monnaie propre, identifiable et sécurisée.
C’est pourquoi il devient urgent que la Guinée se dote d’une loi moderne sur la circulation des billets de banque.
Cette loi devrait d’abord instaurer une obligation de qualité monétaire. Les banques commerciales, les institutions de microfinance et les bureaux de change ne devraient plus remettre au public des billets détériorés. Tout billet impropre devrait être retiré automatiquement de la circulation et remplacé gratuitement.
Ensuite, il serait nécessaire de définir juridiquement ce qu’est un “billet impropre”. Aujourd’hui, chacun applique ses propres critères. Certains refusent un billet légèrement déchiré, d’autres acceptent des billets presque illisibles. Une loi permettrait d’harmoniser les pratiques en fixant des normes précises : taille des déchirures tolérées, état des coins, présence d’écritures, niveau de dégradation acceptable, etc.
La question des sanctions mérite également d’être abordée avec sérieux. Trop de citoyens mutilent les billets sans mesurer les conséquences de leurs actes. On écrit dessus, on les agrafe, on les brûle partiellement, on les recolle maladroitement. Dans un pays attaché à sa souveraineté monétaire, ces pratiques ne devraient pas être considérées comme anodines. Des sanctions administratives proportionnées pourraient contribuer à changer les comportements, tandis que la lutte contre les faux billets devrait être renforcée par une meilleure coordination entre la BCRG et les services judiciaires.
Enfin, la création d’un observatoire national de la qualité du numéraire permettrait d’évaluer régulièrement l’état des billets en circulation sur le territoire national. Un rapport annuel public renforcerait la transparence et aiderait les autorités à ajuster leur politique monétaire physique.
Cette réforme serait loin d’être un luxe. Elle serait au contraire une mesure simple, pragmatique et stratégique. Elle ne coûterait presque rien à l’État comparativement aux bénéfices qu’elle pourrait apporter : amélioration de l’image du franc guinéen, renforcement de la confiance dans les transactions, réduction des risques de falsification et modernisation du système monétaire national.
Un pays qui respecte sa monnaie envoie aussi un message de sérieux à ses citoyens et à ses partenaires économiques.
La souveraineté monétaire ne se limite pas aux discours sur l’indépendance financière ou aux grandes théories économiques. Elle commence aussi dans les gestes du quotidien, dans la manière dont un peuple traite sa propre monnaie et dans la capacité des institutions à garantir sa qualité et sa crédibilité.
La Guinée gagnerait donc à ouvrir ce débat sans tarder. Parce qu’au-delà du papier, c’est la confiance nationale qui circule de main en main à travers chaque billet.

Par Mr SIDIBE Aboubacar, Master en Finance internationale et business, boursier d’état en Fédération de Russie.



